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Tennis Canada

Yannick explique son lien avec le tennis

Depuis plusieurs années, on sait que le chef d'orchestre Yannick Nézet-Séguin est un fan de Rafaël Nadal, et du tennis en général. Mais on peut se demander quels sont les parallèles qu'il fait entre le tennis et la musique. Voilà ce qu'a capté pour nous le quotidien sportif français l'Équipe, par les mots du journaliste Julien Reboullet.

L'Équipe, 7 juin 2020

Yannick Nézet-Séguin: « Nadal, c’est très Beethoven »

Le plus grand chef d’orchestre canadien est un dingue de tennis. Il ne peut s’empêcher de le regarder avec un œil musical, ce qui lui permet de tracer certains parallèles entre les deux  passions de sa vie.

JULIEN REBOULLET

Ça fait vingt  ans qu’il dirige l’OM, dont il a été nommé chef à vie en septembre. OM pour Orchestre Métropolitain de Montréal. À 45 ans, le Québécois Yannick Nézet-Séguin est si demandé qu’il cumule aussi les fonctions de directeur musical du prestigieux Metropolitan Opera de New York (MET) et du très réputé orchestre de Philadelphie. S’il existait un classement ATP des chefs d’orchestre, il camperait solidement dans le top 10 actuel. Le tennis est arrivé dans sa vie bien plus tard que les notes, mais il est instantanément devenu un refuge. « C’est la seule chose qui me passionne, à part la musique », explique avec enthousiasme et simplicité ce quadra dynamique qui préfère les sneakers aux souliers cirés et aime dresser des passerelles entre les différents instruments à cordes de sa vie.

« QUAND ON EST UN CHEF D’ORCHESTRE DE SI HAUT NIVEAU, A-T-ON VRAIMENT LE TEMPS DE S’INTÉRESSER AU SPORT ?

Depuis quinze  ans, suivre le tennis me permet de m’équilibrer comme musicien. Parce que c’est vrai que ça ne s’arrête jamais ; on écoute de la musique tout le temps, on en mange, on en boit, on dort avec. C’est une dévotion totale à un art et à un désir de précision. Ce perfectionnisme, on peut l’appeler comme on veut, on peut le ranger dans le spectre de l’autisme ou y voir un trouble obsessionnel compulsif, mais je préfère le qualifier avec le mot passe-partout qui veut tout dire : la passion, condition indispensable pour consentir tous les sacrifices nécessaires. Je n’avais que la musique dans ma vie et le tennis est devenu une soupape, un contre-point essentiel.

COMMENT EST-IL ENTRÉ DANS VOTRE VIE ?

Par hasard, en 2005. Je commençais ma carrière internationale et je voyageais un peu partout en Europe. J’étais avec mes parents et, pour faire plaisir à mon père qui adore tous les sports, j’avais acheté des billets pour la finale de Monte-Carlo. J’y ai vu Nadal remporter son premier grand titre (6-3, 6-1, 0-6, 7-5 contre Guillermo Coria). Je me suis pris de passion en même temps pour le jeu et le joueur.

VOUS ÊTES PLUS NADAL QUE FEDERER?

Je constate que, très souvent, mes amis musiciens adorent Federer, son élégance, sa fluidité, son raffinement. Je comprends, car il représente cet idéal du travail transcendé, quand tout devient tellement naturel que ça donne l’impression que c’est toujours facile. On touche là une valeur très musicale : la relaxation, l’absence de tensions néfastes pour le beau son. Mais ce qui me plaît le plus dans la musique, c’est la passion, et c’est pour ça que j’ai tendance à me relier à Nadal.

QU’EST-CE QUI VOUS PARLE DAVANTAGE CHEZ LUI ?

Sa façon de se battre pour absolument chaque point entre en résonance avec ma considération qu’absolument chaque note est importante. Quand on écoute une pièce de musique, ce qui vient nous chercher, ce n’est pas juste que tout soit beau et joli, ce sont les grands moments d’émotion, ceux où les passions se déchaînent, avant de laisser la place à une accalmie. Au bout du compte, il faut avoir tracé quelque chose avec des hauts et des bas qui, rassemblés, racontent une histoire. Tout cela ressemble à Nadal et à son fameux art de savoir gagner un match. Presque maladivement, ou certainement de façon subconsciente, il s’est souvent mis en position de perdre avant de finir par gagner, surtout en début de carrière. En tant que musicien, je trouve ça très inspirant, cette histoire de l’être humain qui contrôle son destin. Nadal, c’est très Beethoven, en fait.

SAVEZ-VOUS QUE SON GRAND-PÈRE PATERNEL ÉTAIT CHEF D’ORCHESTRE ?

Oui, parce qu’on en a parlé les quelques fois où on s’est rencontrés. Ce qui l’impressionne le plus, c’est la longueur des pièces et des opéras. Il m’a demandé comment c’était possible de faire vivre une symphonie sur plus d’une heure, ou un opéra de quatre  heures. Ça m’a fait sourire parce que, finalement, c’est à peu près comme pour lui dans un match en cinq  sets.

VOUS VOYEZ BEAUCOUP DE POINTS COMMUNS ENTRE LE TENNIS ET LA MUSIQUE CLASSIQUE ?

Oui, à commencer par ce rapport très fort à la tradition, ce paradoxe de devoir devenir plus moderne tout en restant dans les règles de l’art.

CERTAINS PRÔNENT UN RACCOURCISSEMENT DES FORMATS DU TENNIS, ARGUANT QUE LES PREMIERS JEUX D’UN SET MANQUENT DE SEL. VOUS VALIDEZ ?

Bien sûr que non. Même si on a parfois l’impression d’être à contre-courant à cause de cette longueur, en tennis comme dans la musique classique, je suis convaincu qu’en tant qu’êtres humains, on a besoin de ces temps-là, par opposition à toute l’information qui nous arrive de partout, de façon très découpée. On parle beaucoup de déficit d’attention chez les gens, mais ce n’est pas en cédant qu’on réglera ça, c’est au contraire en conservant des moments où l’on peut respirer et se laisser happer par la durée.

QUITTE À VIVRE DES MOMENTS MOINS INTENSES QUE D’AUTRES ?

Un match de tennis est comme un opéra. On ne peut pas donner 200 % à chaque seconde ; il y a un certain calcul, une entrée en matière, une histoire, une fin. C’est organique. Dans n’importe quelle symphonie, il y a une mise en situation sans laquelle l’action qui suivra ne voudrait rien dire. En tennis, le tie-break ne sera pas aussi brûlant s’il ne s’est rien passé avant.

MAIS QUAND NICOLAS MAHUT ET JOHN ISNER JOUENT PENDANT ONZE HEURES ET CINQ MINUTES À WIMBLEDON EN 2010, LÀ, C’EST QUAND MÊME TROP LONG, NON ?

(rire) Je me souviens avoir vu des morceaux de ce match sur au moins cinq  télés différentes. Il n’y a guère que la tétralogie de Wagner (l’Anneau du Nibelung, appelée communément le Ring) qui dure encore un peu plus que ça (entre treize et quinze  heures), mais elle est rarement jouée d’une traite. Au MET, j’ai dirigé quelques fois Parsifal, du même Wagner, un opéra de près de cinq  heures. C’est très physique mais c’est surtout une grande bataille mentale. Comme sur le court.

PARFOIS, UN COUP VA MOINS BIEN FONCTIONNER QU’UN AUTRE, MAIS IL FAUT ESSAYER DE GAGNER QUAND MÊME. VOUS VIVEZ CE GENRE DE SITUATION ?

On perçoit le chef d’orchestre comme quelqu’un qui sait et qui dicte à tout le monde. Mais il s’agit aussi beaucoup de réagir aux musiciens. Je suis comme un entraîneur, quelque part. Si j’ai un flûtiste qui joue un solo un peu plus bas ou si j’ai une chanteuse qui a décidé qu’aujourd’hui, ça devait aller plus vite parce que son souffle est plus court, je dois faire avec, m’associer. Il ne faut surtout pas vivre dans la frustration que ce ne sont pas des conditions optimales. L’adaptation est aussi essentielle qu’au tennis. On voit bien que les plus grands joueurs parviennent plus souvent que les autres à trouver en eux les ressources, les solutions.

AVEC, CHEZ EUX COMME CHEZ VOUS, LA MÊME QUÊTE ULTIME DE PERFECTION ?

Félix (Auger-Aliassime), qui joue du piano et que je connais bien (voir par ailleurs), m’a interpellé récemment en me disant : “Lorsque je vous entends, j’ai l’impression que c’est toujours parfait mais, en tennis, on a le sentiment que ça ne l’est jamais ; c’est quoi la marge d’erreur en musique par rapport aux coups qu’on rate ?” Je lui ai répondu qu’à chaque fois que je sors d’un concert, il y a un million de choses que j’aurais aimé faire différemment. En tennis, il y a juste une balle et deux joueurs, mais des milliards de possibilités qui viennent de l’échange. Exactement comme en musique, où il n’y a finalement que quelques notes et quelques accords mais tout autant de possibilités.

MAIS ELLE EXISTE OU PAS, ALORS, CETTE FICHUE PERFECTION ?

Essayer d’être parfait en sachant qu’on ne peut pas l’être : ça peut sembler masochiste mais c’est ce qui nous aide à recommencer tout de suite après, à répéter, à réétudier. Dans le sport comme dans la musique à plus haut niveau, c’est pour ça qu’on se lève chaque matin.

ON NE JOUE PAS TOUT À FAIT LE MÊME TENNIS À ROLAND-GARROS OU À FLUSHING MEADOWS. C’EST PAREIL POUR UN ORCHESTRE ?

Le lieu influence beaucoup, oui. On peut trouver des acoustiques sèches ou réverbérées, ce qui peut s’apparenter à un changement de surface en tennis. On sait dans quelle salle il faudra jouer plus rond, ou plus lentement. Et puis le public n’est pas le même partout, non plus. Dans les pays germaniques, la concentration est absolue, la réception plus froide. Avec un grand respect mais moins d’“enflammage”, un côté Wimbledon. Aux États-Unis, c’est comme à l’US Open. S’ils aiment, à la fin, ils crient à nous assourdir.

QUAND VOUS REGARDEZ DU TENNIS, VOUS ENTENDEZ DE LA MUSIQUE ?

Quand un match démarre en trombe, je repense à Otello, de Verdi, un opéra où le moment le plus fort, une tempête, est presque au début. J’ai aussi tendance à observer le rapport entre intensité et précision, entre calcul et émotivité ; comment on équilibre la tête et le cœur, notion tout aussi essentielle pour les musiciens.

ET QUAND VOUS ÊTES CHEZ VOUS ET QUE VOUS VOUS METTEZ AU PIANO, VOUS PENSEZ AU TENNIS ?

À la maison, j’ai trois  chats. Deux tiennent leur nom d’opéras, Mélisande (Pelléas et Mélisande de Debussy) et Rodolfo (la Bohème de Puccini). Le troisième s’appelle Rafa et, contrairement aux deux autres, il ne “chante” pas du tout. Il préfère jouer à la balle. »

Yannick avec Rafaël Nadal

Yannick avec Félix Auger-Aliassine

« Knocking at the gate of Heaven »

J.R. Oestreich / The New York Times